
Petits mensonges entre amis
Quand René Guénon parle d'Aleister Crowley
Aujourd'hui, on va faire un petit tour du côté de chez René Guénon et de ses mensonges à propos de Crowley dans son œuvre et ses correspondances. Pour analyser cela, je vais donc reprendre point par point ses accusations et décortiquer le vrai du faux.
On va donc commencer par sa lettre du 29 Octobre 1949 à Julius Evola, René Guénon y écrit ceci :
"Pour en revenir à Crowley, ce que vous dites me rappelle l'histoire arrivée en 1931 (je crois du moins que c'est bien la date exacte) : étant alors au Portugal, il disparut subitement, et on retrouva ses vêtements au bord de la mer, ce qui fit croire qu'il s'était noyé ; mais c'était seulement une mort simulée, pour qu'on ne s'occupe plus de lui et qu'on ne cherche pas à savoir où il était allé. En fait, il s'était rendu à Berlin pour y jouer un rôle de conseiller secret auprès de Hitler qui était alors à ses débuts ; c'est probablement ce qui aura donné lieu à certains racontars concernant la "Golden Dawn", mais en réalité il ne s'agissait que du seul Crowley, car il ne paraît pas que celui qui fut alors son "collègue", un certain colonel anglais nommé Ettington, ait jamais eu le moindre rapport avec cette organisation. Un peu plus tard, Crowley fonda en Allemagne la "Saturn-Loge" ; en avez-vous jamais entendu parler ? Il s'y faisait appeler le "Maître Therion", et il signait το μεγα θηριον (la grande Bête), ce qui, en grec, donne exactement la valeur numérique 666 !"
Pour commencer, c'est en septembre 1930 (et non 1931, comme l'écrit Guénon, peut-être par erreur de mémoire comme il le souligne), à cette période, Crowley est à Lisbonne pour rencontrer le poète Fernando Pessoa.
Le fait est que Crowley a bien simulé sa mort en septembre 1930 à la Boca do Inferno (la Bouche de l'Enfer), près de Lisbonne. Frustré par sa compagne Hanni Jaeger (qu'il qualifiait de « menteuse et peureuse » dans son journal), il a laissé ses vêtements sur les falaises avec une note de suicide théâtrale : « Je ne peux vivre sans toi. L'autre Bouche de l'Enfer m'engloutira, elle ne sera pas aussi chaude que la tienne. ». Pessoa, au courant de la mise en scène, va l'aider en propageant la rumeur via la presse.
Ce n'était donc pas pour « qu'on ne s'occupe plus de lui » de manière générale, mais un prank calculé et égoïste visant à faire culpabiliser Hanni Jaeger, effacer ses dettes hôtelières et aussi faire parler de lui dans la presse par provocation, donc loin du « qu'on ne s'occupe plus de lui ». D'ailleurs, il réapparaitra trois semaines plus tard à Berlin pour une expo de ses peintures.
De plus, Crowley ne s'est pas « rendu à Berlin », laissant entendre qu'il est parti de Lisbonne uniquement pour aller aider Hitler à Berlin en simulant sa mort… Crowley a vécu à Berlin d'avril 1930 (donc avant le prank au Portugal) jusqu'en 1932, c'est donc Lisbonne qui n'était qu'un court séjour.
Aussi, il faut savoir qu'à cette époque, Berlin est un hub artistique où l'on trouve des personnages comme Isherwood, Huxley ainsi que certains occultistes. Crowley y peint, participe à des parties fines (oui, ce n'était pas un saint, personne n'a dit le contraire !) et y contacte des loges comme l'O.T.O. allemand de l'époque, mais il n'y a rien de politique dans la raison de son installation en Allemagne.
Guénon déforme donc l'événement en le reliant à un complot nazi, sans preuve. Et aucune source, que ce soit les journaux de Crowley ou lettres de Pessoa, ne mentionne un lien avec Hitler. Et quand on lit Crowley, on comprend qu'il avait une aversion pour le petit moustachu…
Si on remet le truc dans un contexte historique, le NSDAP est en hausse à cette époque mais ne parvient pas au pouvoir avant 1933… Donc, Crowley est parti de Berlin avant qu'Hitler n'arrive au pouvoir.
Ce qui est sûr, c'est que Hitler est obsédé par l'occultisme (principalement la Société de Thulé et l'astrologie), mais Crowley le méprise publiquement. Dans ses écrits dont ses confessions écrites entre 1929 et 1930, Crowley traite Hitler de « mage noir raté » et de « paon vaniteux ». Il note même un rêve d'Hitler en 1933, mais comme une menace à contrer. Donc toute cette histoire est une rumeur qui a été amplifiée par des anti-crowleysiens comme Guénon. Des biographies sérieuses comme « Aleister Crowley: The Beast in Berlin » confirment que Crowley espionne potentiellement pour les Britanniques (via des fuites d'astrologie aux nazis), mais contre Hitler, pas pour lui.
Si Crowley a travaillé pour les services secrets britanniques comme le laisse supposer toujours ce même René Guénon dans sa lettre à Patrice Genty, le 11 Février 1932 : « Quant à Aleister Crowley, qui le dirige actuellement [il parle de l'O.T.O.], il est notoirement un agent de l'I.S. [les services secrets]», cela montre, d'une part qu'il n'était pas pro-allemand mais bien patriote.
Son action pour le gouvernement britannique semble être confirmé par Crowley lui-même, à demi-mots dans son auto-hagiographie. Pendant la première guerre mondiale, Crowley a travaillé dans un journal new-yorkais pro-allemand au sujet duquel il écrivit ceci :
"J'ai décidé d'une ligne de conduite, qui me semblait la seule possible dans une situation que je considérais comme extrêmement grave. Je devais écrire pour The Fatherland [journal pro-allemand de la première guerre mondiale]. En faisant cela, je devais me couper temporairement de tous mes amis, de toutes les sources de revenus, je devais apparemment déshonorer un nom que je considérais ma destinée à faire immortel, et je devais avoir à m'associer en matière d'amitié avec des gens dont l'apparence très physique [des aryens quoi…] a failli reproduire en moi les résultats éventuellement bénéfiques de la traversée de la Manche par une mer agitée.
Mais la propagande allemande a été aussi bien faite que la mauvaise propagande britannique. Avec un peu plus d'ascendant sur Viereck, je pouvais gâcher complètement son jeu en faisant autant de mal à l'Allemagne que le Patriote Bottomley et les autres poissonnières à gorge-rauques de Fleet Street n'en avaient fait à l'Angleterre. J'ai rencontré plus de succès que je ne l'avais espéré."
Quelques soient les conclusions que nous puissions tirer sur les activités de Crowley au cours de cette période, il a personnellement tiré de ces expériences qu'il pouvait faire la différence en publiant de la propagande. Ce fut une leçon qu'il se rappela à l'éclatement de la Seconde Guerre Mondiale lorsqu'il distribua sa chanson pro-française "La Gauloise" au sein de l'armée via Grady Louis McMurtry mais aussi en envoyant cette chanson au Général de Gaulle qui lui fera répondre par sa secrétaire une lettre de remerciement.
Donc non, Crowley n'était
pas pro-allemand pendant la première et pas pro-nazi pendant la seconde ! Il était néanmoins assez patriote pour laisser
salir son nom pour aider son pays ce que peu de personnes à l'heure actuelle n'est apte à faire !
Et Guénon réitère dans Comptes Rendus en 1949 : « Une chose qui nous a étonné, c'est
que, au sujet de l'action de Satan dans le monde actuel, on n'ait guère trouvé
à parler que d'Hitler et du national-socialisme ; il y aurait eu pourtant
fort à dire sur l'influence de la contre-initiation et de ses agents directs ou
indirects ; mais, à cet égard, nous trouvons seulement, dans une note de
la rédaction, quelques lignes consacrées incidemment au sinistre
« magicien noir » Aleister Crowley, dont on a annoncé la mort
vers la fin de 1947 ; c'est vraiment bien peu… »
D'ailleurs, Crowley a toujours réfuté ce terme de magicien noir à son égard comme dans ses confessions où il écrit : « Les journaux m'ont surnommé "l'homme le plus pervers du monde"… Ils m'ont accusé de pratiquer la magie noire. Or, la magie noire consiste à tenter de soumettre autrui à sa volonté. Mon système tout entier repose sur le principe exactement inverse : "Fais ce que tu veux", la libération de l'individu. »
Continuons sur le texte de départ : « c'est probablement ce qui aura donné lieu à certains racontars concernant la "Golden Dawn", mais en réalité il ne s'agissait que du seul Crowley ».
Oui, Crowley fut membre de la Golden Dawn de 1898 à 1900, mais il en a été expulsé pour des querelles avec Yeats et Mathers. Des rumeurs occultes entre 1920 et 1930 associaient vaguement la G.D. à des « sociétés secrète » influençant la politique, y compris les nazis via Thulé qui empruntait certaines choses à la G.D. mais environ 30 ans après ! Guénon ne fait que colporter ce qu'il peut pour discréditer Crowley avec un anachronisme qui ne semble pas le déranger…
Même chose plus bas, Crowley n'a pas fondé la Fraternitas Saturni (ce que Guénon définit par Saturn-Loge), qui fût fondée entre 1926 et 1928 à Berlin par Eugen Grosche (Gregor A. Gregorius).
Grosche l'a créé après un schisme avec l'O.T.O. durant la conférence de Weida en 1925, où l'O.T.O. allemand rejette l'autorité de Crowley... Donc, Guénon confond ou exagère sciemment pour lier Crowley à un « satanisme » allemand. Crowley a eu des contacts avec certains de ses membres mais n'a pas eu de rôle fondateur et était en désaccord avec leur tête…
Continuons par cet extrait de sa correspondance avec Louis Charbonneau-Lassay en mars 1929 : « On m'a montré ces jours-ci un des derniers numéros de la "Revue Internationale des Sociétés Secrètes", qui tombe de plus en plus dans les histoires à la Léo Taxil, et qui publie un article extravagant contre M. Le Cour, accusé d'être l'agent "extérieur" d'une organisation appelée A∴ A∴ (Adepts of Atlantis) et dirigée par un certain Aleister Crowley. Je connais cela probablement beaucoup mieux que l'auteur de l'article ; cet Aleister Crowley est un personnage fort peu recommandable, qui a été emprisonné en Angleterre, pendant la guerre, comme espion allemand ; mais c'est surtout un fumiste et un escroc, bien plutôt que le représentant d'un "pouvoir occulte" quelconque. Quant au rattachement de M. Le Cour à l'organisation en question, je n'en crois absolument rien, et cela me paraît tout simplement grotesque ; ne peut-on parler de l'Atlantide sans connaître Aleister Crowley ? Il y en a pourtant bien d'autres, à commencer par Platon, qui en ont parlé avant lui ! »
Bon déjà, l'organisation appelée A∴ A∴, c'est l'Astrum Argenteum pas Adepts of Atlantis et Crowley n'a fait que très peu de référence à l'Atlantide dans son œuvre donc ça montre une méconnaissance de cet ordre et des travaux de Crowley…
De plus, Crowley n'a jamais été emprisonné en Angleterre. Pendant la première guerre mondiale, il vivait aux États-Unis, à New York, où, comme expliqué plus haut, il écrivait dans des revues pro-allemandes (The Fatherland) pour discréditer l'Allemagne, apparemment sous couvert des services secrets britanniques. Quand il est revenu en Angleterre en 1919, il n'a pas été inquiété par la justice....
Dans sa correspondance avec René Schneider de novembre 1936 : « Quoi qu'il en soit, le gros recueil des documents publié par des ex-collaborateurs de la R. I. S. S. m'a donné, d'une façon inattendue, l'occasion d'avoir la preuve de leur connivence, que j'avais soupçonnée depuis longtemps, avec le fameux Aleister Crowley... »
la Revue Internationale des Sociétés Secrètes (R.I.S.S.) fondée en 1912 par Mgr Ernest Jouin, un prêtre catholique anti-maçonnique, publiait des dossiers sensationnalistes sur les « sociétés secrètes » judéo-maçonniques ou occultes. Après la mort de Jouin en 1932, des schismes éclatèrent, ses ex-collaborateurs comme Jean Marquès-Rivière quittèrent la revue en 1936 pour des raisons idéologiques et d'autres rédacteurs publièrent des recueils indépendants de documents fuités ou réédités. La R.I.S.S. cita Crowley abondamment dans ses articles comme un « sataniste » et un « agent judéo-maçonnique » et des ex-collaborateurs de la revue publièrent des recueils pour exposer des « preuves » de complots occultes.
Guénon n'a aucune preuve de connivence, juste une interprétation paranoïaque d'un recueil anti-occultiste citant Crowley pour le discréditer. La R.I.S.S. et ses ex-collaborateurs étaient des ennemis jurés de Crowley, pas des alliés ! Cette lettre illustre la méthode de Guénon qui était de transformer des ragots en « révélations métaphysiques » pour valider sa thèse d'une « fin de cycle » où tout occultisme moderne est « satanique ». Historiquement, c'est "caca boudin" ou encore "Source? T'inquiètes frère !", Crowley se moquant même des « conspirationnistes catholiques » dans Moonchild.
On va continuer avec Études sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage de Guénon :
« Ce n'est certes pas « diffamer » Crowley que de le qualifier de « magicien noir », puisque, en fait, cette qualité lui a été reconnue pour ainsi dire « officiellement » par un jugement rendu contre lui à Londres il y a quelques années ; disons pourtant, en toute impartialité, que cette imputation gagnerait à être appuyée par des arguments plus solides que ceux qu'invoque le Dr Clymer, qui fait même preuve ici d'une assez étonnante ignorance du symbolisme. Nous avons souvent fait remarquer que les mêmes symboles peuvent être pris en des sens opposés : ce qui importe en pareil cas, c'est l'intention dans laquelle ils sont employés et l'interprétation qui en est donnée, mais il est évident que cela ne saurait se reconnaître à leur aspect extérieur, qui n'en subit aucun changement ; et c'est même une habileté élémentaire, de la part d'un « magicien noir », que de tirer parti d'une telle équivoque. De plus, il faut aussi tenir compte des « plagiats » purs et simples, qui ne manquent pas non plus chez Crowley : ainsi, son emblème de la colombe du Graal vient en droite ligne de Péladan… »
Si, c'est diffamer Crowley dans la mesure où, déjà, il réfute cette accusation dans Magick in Theory and Practice : « Je ne suis pas un magicien noir… hurlement des dieux esclaves ». Par cette phrase, il explicite exactement ce que dénonce à propos des traditionnalistes modernes : « Seule notre méthode fonctionne pour accéder au Divin », rejetant de fait une multitude d'humain avec d'autres sensibilités au lieu de les ramener vers une unité.
Pour donner un peu de crédit à Guénon, il fait référence au procès en diffamation de Crowley contre l'éditeur Constable et ses auteurs, Nina Hamnett et Betty May, pour leur livre The Worst Man in the World, qui l'accusaient de pratiques de magie noire à l'Abbaye de Thelema comme des sacrifices d'animaux, des orgies, la mort de Raoul Loveday (le mari de Betty) mort de la typhoïde à cause d'une eau que Crowley lui-même lui avait dit de ne pas boire et non pas d'un rituel impliquant le sang d'un chat comme relaté par Betty May, bref...
Aucun tribunal n'a « reconnu officiellement » Crowley comme magicien noir, il a même gagné en première instance concernant la diffamation au sujet du livre, avant de perdre en appel mais uniquement sur la question de réputation. Le juge Swift dit : « He has held himself out to be a black magician » (il s'est présenté comme tel), citant ses propres écrits dont son auto-proclamation de « Grande Bête 666 » alors que Crowley réfute l'accusation et qu'il témoigne que « la magie noire » est une perversion de la Véritable Volonté.
Guénon déforme une phrase judiciaire pour en faire une « condamnation officielle » mais ignore le fait que Crowley gagne moralement car le livre est retiré et que le juge critique les accusateurs mais qu'il refuse de trancher sur la question du préjudice concernant la réputation, Crowley entretenant celle-ci.
De plus, Guénon parle de plagiat en parlant de la colombe alors que la colombe est archétypale et que Crowley l'utilise dans Liber LXV comme Amour divin, pas comme un symbole dévié…
Bref, je n'ai couvert qu'une petite partie des mensonges ou demi-vérités de Guénon à l'encontre de Crowley où il tourne en boucle entre liens présumés et non vérifiés avec l'Allemagne nazi, une prétendue appartenance à un journal complotiste, son faux suicide au Portugal, etc.
Sans avoir à minima décortiqué le système par lui-même, avoir compris (en pratiquant) le but de chacune des tâches liées aux différents grades de l'Astrum Argenteum qui je le rappelle est le seul ordre entièrement créé par Crowley avec l'aide de George Cecil Jones, il me semble quelque peu léger d'émettre un avis sur ce qui est initiation ou contre initiation.
Après, on peut reprocher bien des choses à Crowley dont son esprit provocateur et ses excès mais concernant les travaux qu'il proposait au sein de l'A∴ A∴, on est loin d'une maçonnerie traditionnelle ou de groupes paramaçonniques comme ceux auxquels Guénon a appartenu.
Que Guénon n'aime pas l'homme, c'est une chose, mais le mensonge n'a jamais été une solution... Je ne connais ça que trop bien avec les fanatiques religieux de tous bords.
Bonne fin de Dimanche.
Frater Seth
