Les Néphilims Séthiens

Non, ça n'existe pas !

Bon, j'ai écouté un truc qui m'a fait mal aux oreilles cette semaine alors je vais partager à la fois ce que dit ce Monsieur de bonne Foi à propos des Néphilims et montrer les incohérences ce discours par rapport aux textes.

Lisons ses sages paroles : « Mais pour finir avec un mythe d'origine probablement hellénistique ou, en tout cas, avec un tronc commun par rapport au à la culture hellénistique à minima, il y a ce fameux mythe des Néphilims qui fait couler temps tant d'encre chez les ésotéristes et tout ça vient de la culture rabbinique, c'est les premiers à dire les Néphilims, c'est des anges déchus, je sais pas quoi. »

Non, c'est la Genèse qui le dit, pas la culture rabbinique :

« Quand les hommes commencèrent à se multiplier sur la terre et qu'ils eurent des filles, les fils de Dieu (בְנֵי הָאֱלֹהִים) virent que les filles des hommes étaient belles, et ils prirent pour femmes celles qu'ils choisirent parmi elles. » Genèse 6:2

L'expression « fils de Dieu » apparaît à plusieurs reprises dans la Bible hébraïque, avec de légères variations. Les expressions « Bene Elohim » (בְנֵי הָאֱלֹהִים) dans le Deutéronome 32:8 et Job 38 :7, ou encore « Bene Elim » dans les Psaumes 29:1 et 89:7 se traduisent toutes deux par « fils de Dieu ». La variante « bene elyon » dans le Psaume 82:6 signifie « fils du Très-Haut ». Et cette façon d'interpréter est admise dès le début du christianisme…

Et d'ailleurs, dans la Septante grec, un siècle avant J.C., c'est le terme ἄγγελοι τοῦ θεοῦ qui est utilisé donc « anges de Dieu » (1), tout comme dans Jubilés, le testament des 12 Patriarches, Philon (De Gigantibus), Josèphe (Antiquités I, 73), tous sans exception, lisent « anges » lorsque l'on parle des « fils de Dieu ». Et même certains targoums araméens traduisent « fils de Dieu » par « anges » ou « fils du ciel ».

C'est justement à partir du judaïsme rabbinique, durant le second siècle après J.C., que l'on rejette le Livre d'Hénoch et que l'on préfère l'interprétation « fils de juges » ou « fils de nobles » (בני דייניא   ou בני רברביא) donc dire que ça vient de la culture rabbinique est factuellement faux, ce sont eux qui en changent l'interprétation en premier ! (2)

Ensuite, c'est Julius Africanus vers 220 après J.C. qui est le tout premier à proposer systématiquement l'interprétation « lignée de Seth » puis, l'école d'Antioche popularise cette interprétation. Elle insiste sur une exégèse littérale et historique, et rejette tout ce qui ressemble à de la « mythologie » et donc, pour eux, parler d'anges aux désirs charnels est « indigne ».

Et c'est lors des conciles de Nicée et de Constantinople, donc entre 300 et 400 après J.C. que l'Église va chercher à évincer tout ce qui provient du judaïsme hellénistique et des écrits « énochiens » jugés trop proches des « sectes ». De plus, comme ces écrits peuvent alimenter des courants gnostiques et manichéens concernant les anges et la matière, ça permet de ramener à quelque chose de moins « surnaturel ».

Vers 420 après J.C., dans « La Cité de Dieu » et dans plusieurs traités anti-manichéens, Augustin rejette violemment l'idée d'anges ayant eu des relations sexuelles avec des humaines. Donc, Augustin propose à la place l'interprétation « séthite » de Julius Africanus : les « fils de Dieu » devenant « les descendants pieux de Seth », et les « filles des hommes » devenant les « descendantes impies de Caïn », misogynie, quand tu nous tiens…

Et comme Augustin devient l'auteur le plus lu et le plus cité d'Occident pendant tout le Moyen Âge, son interprétation devient la norme catholique officielle.

Sauf que dans la traduction littérale de la Bible à partir de l'hébreu, c'est toujours Fils de Dieu depuis le début, et que dans la septante, avant même le christianisme, c'est toujours le terme Ange de Dieu !

Donc le « C'est des belles conneries faut vraiment pas savoir lire. Alors que c'est écrit le contraire dans la Genèse noir sur blanc, c'est un terme tout à fait positif dans la Genèse, hein ! » Bah… En lisant le texte hébreu de Genèse 6:1-4 avec une approche purement philologique et contextuelle et sans a priori dogmatique, l'interprétation la plus naturelle et la plus cohérente est clairement l'interprétation angélique « les fils de Dieu » ou dans d'autres traductions des « êtres célestes ». Donc oui, Bene Elohim est un terme plutôt positif mais pas les Néphilims mais on va y revenir…

« Euh les fils de Dieu, c'est les fils de Seth, c'est la descendance des justes. » Dans la culture rabbinique que tu dénonces, oui… Pas dans la Bible. Tu veux d'autres preuves ?

À Ougarit, on a retrouvé entre 1929 et nos jours plusieurs milliers de tablettes en alphabet cunéiforme datant du quatorzième au douzième siècle av. J.-C..

Dans ces tablettes, le grand dieu suprême s'appelle Ilu (ou parfois Il) donc très proche du même mot que Dieu en hébreu El (אֵל). Les êtres célestes de second rang sont très souvent appelés « bn il » ou « bn ilm », « fils d'Il » ou « fils de Dieu », et parfois suivi d'un pluriel avec suffixe « ilhm ».

Par ailleurs, dans les mythes ougaritiques, ces « fils de Dieu» forment l'assemblée divine (comme dans les Psaumes 82:1 et dans le livre de Job), sont parfois envoyés comme messagers (oh… bah… comme les anges dit donc !), peuvent interagir avec le monde humain (bénédictions, etc.), et dans certains textes fragmentaires, on trouve même des allusions à des unions entre eux et des femmes humaines comme par exemple dans le mythe de Danel où un de ces êtres célestes donne un fils à une mortelle.

Merde, c'est con ça ! Ça ressemble vachement à la fois sémantiquement et mythologiquement à ce qu'on trouve dans la Bible et ces bn ilm sont clairement la définition même des anges…

On va continuer avec ce que dit cette personne : « Et ça va donner les Néphilims qui sont considérés donc comme des champions, les héros de jadis suivant les traductions de la Bible. »

Tout à fait, c'est exactement ça ! Sauf que quelques détails t'échappent, champion.

Dans Genèse 6 :3 il est écrit « Mon esprit ne demeurera pas toujours dans l'homme, car lui aussi est chair ». Le « aussi » (בְּשַׁגַּם) implique qu'il y a une autre catégorie que l'homme qui est en cause. Si c'étaient seulement des humains de la lignée de Seth, ce « aussi » perdrait tout son sens. Faut savoir lire correctement ! Sauf à dire que la femme est mauvaise par essence et bon… Là, je te laisse te débrouiller avec ta misogynie.

En lisant la Genèse 6:4, on pourrait être d'accord sur la question de la vision qu'avait le peuple des « héros » ou vaillants (גִּבֹּרִ֛ים) : « Les Néphilims étaient sur la terre en ces temps-là, après que les fils de Dieu (בָּאוּ אֶל) furent venus vers les filles des hommes, et qu'elles leur eurent donné des enfants: ceux-là (הֵם) sont ces héros ( הַגִּבֹּרִ֛ים) qui furent de renom (שֵׁם) dans l'antiquité. ».

La tournure « ceux-là » (הֵם) désigne très clairement les enfants issus de ces unions. Le texte lie donc directement les Néphilims à la descendance des « fils de Dieu ». Sauf que le mot נְפִלִים (Néphilims) vient de la racine נפל (donc « tomber »). Et la littérature intertestamentaire l'interprète comme « ceux qui sont tombés » ou « ceux qui font tomber les autres », ça colle parfaitement avec des anges déchus et c'est pas du tout positif dans le christianisme naissant…

Dans l'hébreu biblique, הַגִּבֹּרִ֛ים (Ha-gibbôrim) signifie « vaillant, puissant, guerrier », souvent avec une connotation de force physique ou militaire, mais pas forcément positive. Un exemple simple Nimrod est un « gibbôr chasseur devant YHWH » dans Genèse 10:9 mais il est associé à la tyrannie babylonienne, dans Juges 11:1, Jephthé est un « gibbôr de valeur », mais c'est un hors-la-loi violent, etc. Plus généralement, dans l'Antiquité proche-orientale, comme dans l'Épopée de Gilgamesh, les « héros » sont des figures semi-divines, célèbres pour leurs exploits, mais souvent arrogantes, destructrices ou en conflit avec les dieux… (3)

Les Néphilims sont « de renom » (שֵׁם / šēm), ce qui implique une célébrité légendaire, mais dans un contexte de corruption générale. Surtout que le verset suivant, Genèse 6:5 dit que « la méchanceté de l'homme était grande sur la terre, et que toutes les pensées de son cœur se portaient chaque jour uniquement vers le mal ».

Donc, ils sont admirés pour leur force (comme des « super-héros » antiques), mais leur existence même est un symptôme de la déchéance humaine, menant au Déluge. Le texte ne les glorifie pas ; il les présente comme un produit d'une union interdite, symbolisant l'hybris et la confusion des ordres cosmiques.

Faut faire attention à bien lire correctement…

D'ailleurs, en parlant de lire, faut aller un peu plus loin, dans Nombres 13:32-33, après le Déluge : « Et ils décrièrent devant les enfants d'Israël le pays qu'ils avaient exploré. Ils dirent: Le pays que nous avons parcouru, pour l'explorer, est un pays qui dévore ses habitants; tous ceux que nous y avons vus sont des hommes d'une haute taille; et nous y avons vu les géants ( הַנְּפִילִ֛ים ), enfants d'Anak (בְּנֵ֥י עֲנָ֖ק), de la race des géants ( הַנְּפִילִ֛ים ) : nous étions à nos yeux et aux leurs comme des sauterelles. »

Les espions rapportent donc avoir vu leurs descendants, les enfants d'Anak en Canaan, de la race des Néphilims… Ici, ils sont terrifiants, gigantesques et hostiles, des obstacles à la conquête promise, symbolisant le mal persistant. Mais oui, dans la Bible « c'est un terme tout à fait positif dans la Genèse, hein ! ».

Je ne comprends pas comment on peut, à la fois vouloir revenir à un christianisme « bien compris » et valider des interprétations tardives de la Bible. C'est comme si on picorait à droite à gauche ce qui valide notre discours.

Donc en restant rigoureusement fidèle à la grammaire, au vocabulaire, au contexte littéraire proche-oriental ancien et à l'usage constant du syntagme בְנֵי הָאֱלֹהִים dans la Bible hébraïque, l'interprétation la plus juste et la plus littérale est que les « fils de Dieu » sont des membres de la cour céleste (des « anges » au sens large ») qui ont transgressé leur domaine en s'unissant à des femmes humaines, et que leurs enfants furent ces géants hybrides appelés Néphilims, l'un des facteurs (pas le seul) qui déclenchèrent le Déluge. C'est d'ailleurs ainsi que le texte a été compris massivement dans le judaïsme jusqu'au IIe siècle de notre ère et dans le christianisme primitif. L'interprétation « humaine » est une relecture théologique ultérieure, pas la plus proche du texte original.

Donc pour en revenir à ceci : « Vous vous trouvez plusieurs traductions suivant les bibles de ce terme mais c'est toujours positif ça n'a rien à voir avec des anges déchus des démons, je ne sais quelle connerie. Il y a pas de de créatures fantastiques qui procréent avec des humaines dans la Bible. Ça n'existe pas ça dans le dans le monothéisme en fait. Ça existe tout simplement pas. C'est des conneries de rabbins ! […] Parce que la mystique juive avant tout, elle vient de la culture hermétiste grecque en fait hein, quand on fait le taf jusqu'au bout parce qu'il y en a pas avant dans la culture juive. C'est aussi simple que ça. C'est la meilleure preuve. Donc ça va devenir de pire en pire au gré des siècles avec le judaïsme rabbinique surtout puis la kabbale, bien sûr. Et maintenant c'est tous les ésotéristes du dimanche qui versent là-dedans avec ces histoires de Néphilims. »

Et bien faut faire le taf jusqu'au bout au lieu de mentir à son audience pour valider ses propres pensées…

C'est bien la version « séthite » qui est tardive et si on lit l'intégralité de la Genèse, on se rend compte que les gentils Néphilims ne le sont pas tant que ça…

Bref, chacun se fera son opinion.

Sur ce, bon Dimanche.

Frater Seth (un ésotériste du Dimanche)

(1) Merci à l'auteur de l'auteur de la vidéo en question d'avoir corrigé cette erreur dans sa réponse : la Septante a été écrite entre le 3ème et 2ème siècle avant Jésus Christ et non le 1er siècle comme écrit dans l'article. Ceci n'en change pas l'affirmation que ἄγγελοι τοῦ θεοῦ (anges de Dieu) fut utilisée dans certaines versions de la Septante, comme par exemple, H.B. Swete The Old Testament in Greek According to the Septuagint (3 volumes, publiés entre 1887 et 1894, avec une 3e édition révisée en 1901–1907) commandée par la Cambridge University Press et qui vise à fournir un texte grec fiable de la LXX, basé principalement sur le Codex Vaticanus et complété par d'autres témoins majeurs comme le Codex Sinaiticus, le Codex Alexandrinus, le Codex Cottonianus et le Codex Ambrosianus. Et c'est cette édition qui est utilisée par Bible Hub. Néanmoins, pour être plus précis, toutes les versions de la Septante ne comportent pas le terme ἄγγελοι τοῦ θεοῦ (terme utilisé dans le Codex Alexandrinus) certains utilisent υἱοὶ τοῦ θεοῦ (Fils de Dieu) la traduction littérale de l'Hébreux. Et même Saint-Augustin le dit dans le livre XV Chapitre 23 de La cité de Dieu : "Entre les exemplaires des Septante, les uns les nomment anges et enfants de Dieu, et les autres ne leur donnent que cette dernière qualité."

(2) Pour préciser le contexte, il y un « retournement » théologique majeur dans le judaïsme rabbinique après la révolte de Bar-Kokhba (132-135 ap. J.-C.) fut un soulèvement messianique juif contre l'Empire romain. Avant cela, le judaïsme du Second Temple était diversifié, hellénisé, et influencé par des idées apocalyptiques et angéliques (comme dans le Livre d'Hénoch, où les « fils de Dieu » sont explicitement des anges déchus s'unissant à des femmes humaines, produisant des géants/Néphilims). Après 135, les rabbins survivants (les Tannaim), rejettent les textes apocryphes comme Hénoch, jugés trop mythologiques ou dangereux et Rabbi Shimon bar Yochai, une des figures de ce retournement, réinterprète les « fils de Dieu » (bene ha-elohim) non comme des anges ou êtres divins, mais comme des juges, nobles ou princes humains (en hébreu : bene dayan ou bene rabbanan). Ces « fils » seraient des magistrats corrompus qui abusent de leur pouvoir pour prendre des femmes par la force, symbolisant la décadence morale avant le Déluge – pas une union surnaturelle.


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