Histoire d'une manipulation

Patty Hearst et la Symbionese Liberation Army

L'histoire de Patty Hearst et de la Symbionese Liberation Army (SLA) est l'un des épisodes les plus fascinants et controversés des années 1970 aux États-Unis. Cette affaire soulève des questions sur la manipulation psychologique, le contrôle mental, et des liens potentiels avec des programmes comme le MKUltra.

En utilisant le modèle des huit circuits de conscience théorisé Timothy Leary puis démocratisé par Robert Anton Wilson, on va tenter d'expliquer comment fonctionne ce type de manipulation.

Le contexte et l'enlèvement

Patricia "Patty" Hearst, née le 20 février 1954, est la petite-fille du magnat de la presse William Randolph Hearst. En 1974, elle est une étudiante de 19 ans à l'Université de Californie à Berkeley, vivant une vie confortable avec son fiancé, Steven Weed. Le 4 février 1974, elle est enlevée dans son appartement de Berkeley par la Symbionese Liberation Army (SLA), un groupuscule d'extrême gauche autoproclamé révolutionnaire.

La SLA, active entre 1973 et 1975, était composée d'une douzaine de membres, principalement des blancs, avec pour leader Donald « Cinque » DeFreeze, un ancien détenu afro-américain. Le groupe se considérait comme une avant-garde révolutionnaire visant à renverser le « système capitaliste fasciste » américain. Leur slogan, « Mort à l'insecte fasciste qui s'attaque à la vie du peuple », reflétait leur rhétorique violente.

Ils s'étaient déjà fait connaître en 1973 par l'assassinat en du surintendant des écoles d'Oakland, Marcus Foster, accusé à tort d'être un « fasciste ».

C'est un peu ce que j'expliquai dans un live, lorsque le terme fasciste est prononcé à tort et à travers, il ne devient plus qu'un prétexte pour justifier le pire. Mais ici, nous allons plutôt nous pencher sur la façon dont un cerveau peut être manipulé et endoctriné pour le faire basculer dans l'inconcevable.

À l'origine, l'enlèvement de Patty Hearst visait à attirer l'attention médiatique et à financer leurs activités. La SLA a d'abord exigé la libération de deux de ses membres emprisonnés, Russel Little et Joseph Remiro, accusés du meurtre de Foster. Lorsque l'État a refusé, ils ont demandé que la famille Hearst distribue 70 dollars de nourriture à chaque personne démunie en Californie, soit environ 6 millions de dollars. Malgré les efforts de la famille Hearst, qui a organisé un programme alimentaire chaotique via l'organisation « People in Need », la SLA a refusé de libérer Patty.

La transformation en « Tania »

Ce qui rend cette affaire si extraordinaire est la transformation apparente de Patty Hearst. Après 59 jours de captivité, elle enregistre une cassette audio où elle annonce renier sa famille, adopter le nom de Tania (inspiré de Tamara Bunke, compagne de Che Guevara), et rejoindre la SLA de son plein gré.

Le 15 avril 1974, une caméra de surveillance la filme participant activement à un braquage de la Hibernia Bank à San Francisco, tenant une arme automatique. En 2 mois, elle semble avoir basculé de victime à complice.

Le 17 mai 1974, une fusillade massive à Los Angeles entre la police et la SLA aboutit à la mort de six membres du groupe, dont DeFreeze. Patty, absente ce jour-là, reste en fuite avec les survivants, Bill et Emily Harris. Elle participe à d'autres crimes, notamment le braquage de la Crocker National Bank en 1975, où une cliente, Myrna Opsahl, est tuée. Patty Hearst est arrêtée le 18 septembre 1975 par le FBI à San Francisco.

Lors de son procès en 1976, elle affirme avoir été battue, violée, droguée et enfermée dans un placard pendant 57 jours, ce qui aurait brisé sa volonté. Cependant, les procureurs soutiennent qu'elle a rejoint la SLA volontairement, pointant ses multiples occasions de s'échapper. Elle est condamnée à sept ans de prison pour vol à main armée, mais sa peine est commuée par le président Jimmy Carter en 1979, et elle est graciée par Bill Clinton en 2001.

Un syndrome de Stockholm ou une manipulation ?

L'affaire a suscité un débat intense : Patty Hearst a-t-elle été victime du syndrome de Stockholm, où une victime développe une loyauté envers ses ravisseurs pour survivre ? Ou a-t-elle été manipulée par des techniques de contrôle mental plus sophistiquées ?

Certains, comme l'avocat F. Lee Bailey, ont invoqué le syndrome de Stockholm, tandis que d'autres, y compris Hearst elle-même, ont décrit une coercition physique et psychologique extrême.

Nous allons tenter de démontrer que l'on s'approche plus des techniques de type MKUltra que du simple syndrome de Stockholm.

Analyse via les huit circuits de conscience

Le modèle des huit circuits de conscience de Timothy Leary fournit un cadre pour analyser comment la SLA aurait pu manipuler la psyché de Patty Hearst pour en faire une participante active, voire une potentielle criminelle dans le contexte du braquage mortel de 1975. Regardons donc comment les techniques de la SLA peuvent être mises en correspondance avec chaque circuit.

Action sur le circuit de biosurvie : Pendant les 57 premiers jours, Patty est enfermée dans un placard, aveuglée, attachée, et soumise à des privations (nourriture, sommeil). Ces conditions extrêmes visaient à briser son instinct de survie, la rendant vulnérable et dépendante de ses ravisseurs pour ses besoins de base. En désactivant ce circuit, la SLA a affaibli son sentiment de sécurité, la poussant à chercher la survie en se soumettant à ses ravisseurs.

Action sur le circuit émotionnel-territorial : Les menaces de mort, les agressions physiques (y compris des viols présumés par DeFreeze et Willie Wolfe) ainsi que l'isolement émotionnel ont amplifié sa peur et sa soumission. La SLA a également utilisé une rhétorique révolutionnaire pour canaliser ses émotions vers un sentiment d'appartenance à leur cause. Ce circuit, lié à la hiérarchie, à la domination/soumission et aux émotions, a été manipulé pour faire de Patty une subordonnée loyale, adoptant l'identité de « Tania ».

Action sur le circuit sémantique temporel : Ce circuit lié aux concepts, aux symboles et à la classification des idées a aidé la SLA à soumettre Patty à un processus d'éducation révolutionnaire, l'exposant à des idéologies marxistes et anticapitalistes. Les enregistrements montrent qu'elle a adopté leur langage et leurs idées, comme lorsqu'elle qualifie sa famille de « porcs de Hearst ». En reprogrammant ses schémas de pensée, la SLA a altéré sa capacité à raisonner de manière indépendante, alignant son intellect avec leur idéologie.

Action sur le circuit socio-sexuel moral : Les relations personnelles au sein du groupe, notamment avec Willie Wolfe (qu'elle décrira plus tard comme « l'homme le plus gentil » qu'elle ait connu), ont créé des liens affectifs. Ces relations, combinées à l'isolement de sa famille et de son fiancé, ont redéfini son identité sociale au sein de la SLA. Ce circuit, lié aux rôles sociaux, a été manipulé pour la faire passer d'héritière bourgeoise à membre d'un groupe révolutionnaire. En manipulant ce circuit et la question morale, il est aussi possible de transformer une personne soumise aux règles de bienséance de la vie en société en une dissidente sanguinaire.

Action sur le circuit neurosomatique : Patty a témoigné que les sensations physiques lors de son enlèvement (retrait du bandeau) rappelaient ses expériences avec le LSD, suggérant que la SLA a pu utiliser des drogues ou des états altérés pour activer ce circuit. Les expériences intenses de stress et d'endoctrinement ont pu provoquer des états de conscience extatiques ou dissociatifs. Une activation chaotique de ce circuit a pu renforcer son immersion dans l'idéologie de la SLA, la faisant basculer dans un état de transe révolutionnaire.

Action sur le circuit de métaprogrammation : La SLA a cherché à « reprogrammer » Patty en lui imposant une nouvelle identité (« Tania ») et en brisant ses anciennes croyances. Ce processus, décrit comme une « rééducation », visait à restructurer sa perception de la réalité, un objectif similaire à celui des techniques de contrôle mental. Cette reprogrammation a permis à Patty de rationaliser sa participation aux crimes, comme le braquage de banque, en adoptant une nouvelle vision du monde influençant, de fait, son circuit primaire socio-sexuel moral.

Action sur le circuit collectif neurogénétique : Bien que moins évident, l'idéologie de la SLA, qui invoquait une lutte collective pour la « libération des opprimés », pouvait évoquer des archétypes de rébellion universelle. Patty a peut-être été influencée par cette vision mythique d'une cause plus grande qu'elle. Une activation partielle de ce circuit a pu renforcer son engagement en lui donnant un sentiment de connexion à une mission historique.

Action sur le circuit non-local : Il est peu probable que la SLA ait intentionnellement ciblé ce circuit, qui concerne la conscience universelle. Cependant, les états de dissociation causés par le stress extrême et les possibles drogues ont pu provoquer des expériences proches de la transcendance, mal interprétées comme une loyauté à la cause. Toute activation de ce circuit aurait été accidentelle et chaotique, contribuant à sa confusion psychologique.

Des liens avec MKUltra

Le programme MKUltra (1953-1973) de la CIA visait à développer des techniques de contrôle mental via des drogues (comme le LSD), l'hypnose, la privation sensorielle, et d'autres formes de manipulation psychologique. Bien qu'il n'existe pas de preuves directes que la SLA ait été un projet de MKUltra, plusieurs éléments offrent les possibilité d'un lien indirect mais aussi une approche similaire.

Contexte historique et institutionnel

DeFreeze, leader de la SLA, était un ancien détenu à la prison de Vacaville, où des programmes de modification comportementale financés par la CIA, dans le cadre de MKUltra, auraient été menés. Des sources alternatives, comme le livre Revolution's End de Brad Schreiber, affirment que DeFreeze était un informateur pour le Los Angeles Police Department et aurait été manipulé via ces programmes.

Colston Westbrook, coordinateur externe à Vacaville, qui a mis DeFreeze en contact avec des étudiants blancs radicaux (futurs membres de la SLA), avait travaillé pour une entreprise liée à la CIA au Vietnam. Certains chercheurs, comme Lake Headley, suggèrent que la SLA était une façade pour le programme CHAOS de la CIA, destiné à infiltrer et discréditer les mouvements radicaux.

Techniques de manipulations similaires

Les méthodes utilisées par la SLA (isolement, privation sensorielle, drogues potentielles, endoctrinement intensif) rappellent celles de MKUltra. Par exemple, Patty a décrit des expériences similaires à des trips de LSD, et un document de MKUltra de 1955 mentionne l'objectif de provoquer des états de confusion, d'amnésie, ou d'hallucinations, qui correspondent aux descriptions de son état psychologique.

La « rééducation » imposée à Patty, combinant stress physique et psychologique, s'aligne avec les techniques de MKUltra visant à briser et reprogrammer la psyché (via les circuits 3 et 6 de Leary).

Certains théoriciens, comme ceux cités dans Revolution's End, soutiennent que la SLA était une opération sous « faux drapeau » pour discréditer les mouvements de gauche. L'assassinat de Marcus Foster, qui avait soutenu des réformes progressistes, aurait servi à aliéner la SLA à des mouvements radicaux locaux, un objectif compatible avec le programme CHAOS bien que non prouvé à ce jour.

De plus, la transformation rapide de Patty en « Tania » pourrait indiquer une manipulation psychologique sophistiquée, au-delà du simple syndrome de Stockholm, potentiellement influencée par des techniques issues de MKUltra.

En analysant la participation active de Patty au action de la SLA, on peut facilement expliquer ce changement par la manipulation des circuits inférieurs (1-4), la SLA ayant brisé sa résistance physique et émotionnelle, la rendant malléable à une reprogrammation, combiné à une activation chaotique des circuits supérieurs (5-6) due à l'absorption possible de drogues et l'endoctrinement intensif ayant altéré sa perception de la réalité, la poussant à adopter une nouvelle identité.

Si DeFreeze ou d'autres membres de la SLA ont été influencés par des programmes de modification comportementale, leurs méthodes pourraient refléter des techniques apprises ou inspirées de MKUltra, bien que cela reste spéculatif.

Conclusion

L'histoire de Patty Hearst illustre une manipulation psychologique extrême orchestrée par la SLA, qui a exploité les huit circuits de conscience pour transformer une riche héritière en complice apparente. Les circuits inférieurs (1-4) ont été ciblés pour briser sa volonté, tandis que les circuits supérieurs (5-6) ont été activés de manière chaotique pour reprogrammer son identité.

Il est important de souligner que le projet MKUltra, en utilisant des substances et des techniques capables d'activer les circuits de conscience, a exploré des territoires similaires à ceux décrits par Leary, mais dans un cadre éthique et intentionnel radicalement différent.

Les circuits 1 à 4 étaient ciblés pour briser la résistance psychologique, tandis que les circuits 5 à 8, bien que parfois activés par le LSD ou d'autres méthodes, l'étaient de manière désordonnée, souvent traumatique. Cette divergence met en lumière le contraste entre l'exploration consciente de la psyché (tel que décrite par Leary) et son instrumentalisation à des fins de contrôle mental (MKUltra).

Leary promouvait l'activation des circuits supérieurs (5 à 8) à travers une exploration consciente et volontaire, souvent dans des contextes spirituels ou thérapeutiques. MKUltra, en revanche, utilisait des techniques similaires (LSD, hypnose) dans un cadre coercitif, avec pour objectif un contrôle de la psyché ou dans un but d'interrogatoire, sans égard pour le bien-être des sujets, tout en attaquant, en parallèle, les circuits inférieurs via des privations de sommeil et autres techniques dissociatives.

La SLA, pour sa part se rapprochait bien plus des techniques de la CIA que ce soit dans son mode opératoire et son but final, que des expérimentations de Leary.

Les liens avec MKUltra sont donc plausibles même s'il manque des preuves à ce sujet. Pour autant, l'affaire reste un exemple troublant de la fragilité de la psyché humaine face à des pressions extrêmes, qu'elles soient intentionnelles ou opportunistes.

Bon weekend.

Frater Seth

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